Amy Lawrence – “Les changements en cours à Arsenal sont une étape positive”

Amy Lawrence est une “Gooner” de la première heure. La journaliste sportive de l’année 2016 au Royaume-Uni conte les récits de son équipe de cœur pour le Guardian depuis plus de 20 ans. Autrice de livres célébrant les moments d’histoire du club et productrice d’un documentaire sorti en novembre dernier, celle qui connaît le mieux Arsenal se livre pour Gunners.fr. Elle revient sur son attachement aux Canonniers, l’épopée des Invincibles, sa relation particulière avec Arsène Wenger ou encore les récents changements intervenus dans l’organigramme du club.

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Photo : The Gooner Ramble.

Gunners.fr : Salut Amy. Tu suis depuis maintenant plusieurs années Arsenal en tant que journaliste pour le Guardian. Mais ce qu’il faut savoir c’est que depuis toute petite tu es habituée aux tribunes d’Highbury. Tu as grandi juste à côté du stade et habite encore dans le quartier. Quels souvenirs gardes-tu de tout ça ?

Amy Lawrence : Oui quand j’allais au stade, j’en avais pour sept minutes à pied. Depuis la terrasse sur le toit je voyais l’enceinte, c’était ma seconde maison. Mon quartier, les mêmes maisons toutes côte à côte… J’ai beaucoup de souvenirs de tout ça. Je vivais à Highbury Hill, où se trouve la station de métro Arsenal. Vous marchiez un peu, vers l’entrée ouest avec cette déco un peu à l’ancienne et pas loin se trouvait ma maison. Pour moi Highbury c’était “the golden place”, un endroit incroyable. Aujourd’hui l’Emirates c’est… C’est autre chose ! Quand j’allais à Highbury, à la fin du match, surtout quand c’était une rencontre de nuit, tu avais tout ce monde qui marchait à travers les rues du coin pour rentrer chez eux, prendre le métro, boire un dernier verre… Tu es au milieu de toute cette foule de gens, beaucoup sont là avec leurs enfants et moi je glissais ma clé dans la serrure. On me regardait en disant “Wow, tu imagines si on habitait aussi près ?”. C’était une sensation incroyable, vraiment chaleureuse.

GFR : Je me rappelle qu’Arsène Wenger disait qu’à Highbury, il y avait “une âme impossible à recréer”. Est-ce que tu penses que ça peut être une sorte de barrière pour remporter à nouveau le championnat ou plus du tout ?

Amy Lawrence : Je ne sais pas si c’est une barrière parce que par exemple Manchester City va sûrement remporter le titre cette saison et si tu demandes aux supporters de te parler de la différence entre Maine Road et l’Etihad… Maine Road était leur “special place”. Donc je ne pense pas que ça doit être un obstacle. Cependant je pense que ça a un impact sur l’ambiance, l’atmosphère qui existe entre les fans et le club. Lorsque les gens allaient à Highbury, il y avait des choses frappantes. La première c’est que vous ressentiez l’histoire du club partout autour de vous. À travers chaque couloir par lequel tu passais, tu savais que tes parents, tes grands-parents ou des personnes de cette génération avaient arpenté ce même couloir. C’était un lieu symbolique dont se dégageait du panache, une grande qualité dans sa réalisation. Mais tout était très traditionnel tout autour du terrain même s’il y avait une unité de style “art déco” qui était célèbre à Highbury. De la tribune Est à la tribune Ouest, de la North Bank à Clock End, tout était différent et créait une sorte d’unité…

Photos : Emirates Stadium / Arsenal Museum (Clément Pons).

GFR : On sent presque une véritable déclaration d’amour de ta part…

Amy Lawrence : Oui ! Je me sentais privilégiée et très chanceuse parce que je connaissais Highbury du terrain jusqu’aux bureaux. Quand j’étais étudiante je travaillais dans la boutique donc tu devais connaître un peu les coulisses pour aller d’un endroit à un autre, les vestiaires, le bureau du directeur, la salle de réunion, les moindres détails… C’était rempli de caractère comme une vieille maison. C’était vraiment spécial pour ça, il y avait une sorte d’intimité. Tu ne pouvais pas tenir debout dans les tribunes sans toucher le gars qui était juste à côté de toi. L’ambiance était fantastique, les sièges beaucoup plus proches du terrain, un peu comme si vous faisiez partie du match en donnant des conseils aux joueurs et qu’ils pouvaient vous répondre. Tout ça n’existe plus dans les enceintes modernes. Les toilettes ou les stands de nourriture n’étaient pas prêts pour accueillir 40 000 fans à la mi-temps donc tu te contentais de bavarder avec les gens, il y avait plus de familiarité. Pour quelqu’un de mon âge qui a grandi à Highbury plutôt qu’à l’Emirates c’est un endroit tout particulier parce que c’est là où s’exprimait votre sentiment de fan et votre amour du football. D’ailleurs j’ai toujours un des bureaux de l’ancienne tribune de presse !

GFR : Il y a presque trois ans maintenant sortait ton livre “Invincible”, peut-être l’un des plus importants pour tout fan d’Arsenal. Comment t’es venue l’idée d’écrire cet ouvrage sur la saison invaincue ? Est-ce que tu sentais comme une sorte de devoir de partager cette histoire, en tant que journaliste qui était aux premières loges de tout ça en 2003–2004 ?

Amy Lawrence : Je te mentirais si je disais que c’était mon idée, quelqu’un me l’a effectivement suggéré. Je crois que le devoir était de raconter l’histoire aussi précisément et fidèlement que possible. En dehors de l’exploit incroyable — attendons de voir si City peut y parvenir mais c’est encore un peu tôt — je pense que c’était l’occasion de se mettre dans la peau d’une équipe, de comprendre le squelette de ce qui fait une super équipe. Plus que les individualités, ce qui m’a fasciné c’est ce groupe de joueurs. Évidemment ils étaient hyper talentueux mais quelque chose au niveau “intellect” était particulièrement fort. Arsène Wenger utilisait les mots de “charisme”, “d’aura”. Et chacun d’entre eux avaient cela : le talent, le charisme, un mental de gagnant… Ils avaient l’intelligence de vraiment se soucier de ce qu’ils faisaient. Donc l’objectif était d’essayer de comprendre cette dynamique au sein de l’équipe et comment vous construisez quelque chose d’aussi délicieux, plus que de dire : “ok, c’est une histoire, voilà ce qu’ils ont fait”.

GFR : Est-ce que tu as déjà pensé à être complètement engagée auprès d’Arsenal, je veux dire en prenant une place au sein du club plutôt qu’en étant une commentatrice extérieure ? Je te pose la question parce que quand on jette un oeil à tes publications, on voit que tu as écrit des ouvrages sur la Dream Team d’Arsenal (“Proud to say that name”), les Invincibles, Arsène Wenger ou Ray Parlour l’année dernière, et maintenant tu es productrice d’un documentaire sur le twist contre Liverpool en 1989…

Amy Lawrence : C’est vrai que ça commence à faire (rires) ! Mais si tu travailles pour le club, tu as des restrictions sur ta capacité à être critique parce que la pression pour essayer d’être positif tout le temps est évidente. Si tu as un peu de distance, tu peux essayer d’être plus honnête sur les périodes de hauts et de bas. Je me sens très chanceuse d’avoir un peu de distance mais aussi d’être autorisée à être spécialiste d’un club, d’avoir cette proximité. Traditionnellement dans les journaux en Angleterre, la majorité des journalistes de football ont ce qu’on appelle un “beat”, qui veut dire que tu es spécialiste de ton quartier, de ta région. Tu es un spécialiste géographique, que tu travailles dans le Merseyside ou à Manchester, dans le Nord-Est ou à Londres… L’idée est d’apprendre à connaître les gens et développer une relation dans laquelle ils peuvent vous faire confiance. Plutôt que d’envoyer quelqu’un de Londres à Newcastle ou de Liverpool à Southampton… Les rédactions aiment l’idée de vous garder proche d’un sujet. Et avec la façon dont laquelle le football et le journalisme ont évolué les 10–15 dernières années, avec des clubs tellement importants, certains journaux donnent presque ce “beat” à un seul club. Ceci dit, je n’écris pas seulement sur Arsenal même si c’est souvent le cas.

Amy Lawrence (à gauche) et les emblématiques du titre de 1989 (photo John Phillips / Getty Images).

GFR : Je voulais revenir sur “The Wenger Revolution”, qui a été publié en 2016. Quelle type de relation entretiens-tu avec Arsène Wenger ? Il est presque l’un des seuls coachs que tu aies connu depuis que tu as commencé à travailler, ça doit être spécial…

Amy Lawrence : Oui même s’il y a eu George Graham et Bruce Rioch avant. Arsène, c’est un manager fantastique. Évidemment j’ai assisté à beaucoup de ses conférences de presse en 21 ans et ai été béni qu’il ait accepté de partager du temps avec moi et de m’accorder des entretiens individuels. C’est une expérience incroyable, parce que les conférences de presse modernes sont assez “étriquées” la plupart du temps : il y a 20 gars, chacun veut poser sa question mais vous avez seulement cinq minutes. Généralement ce n’est pas le discours le plus intelligent sur le football. Si vous avez une chance de parler à quelqu’un qui s’intéresse au jeu, est prêt à en parler pendant une demi-heure ou une heure en face à face, c’est enrichissant parce que tout est réuni pour qu’il vous livre sa pensée profonde que vous n’êtes pas toujours à même de comprendre. Mon sentiment sur Arsène par-dessus tout est “immense respect”. Je pense que ses qualités humaines — et c’est loin d’être facile de maintenir ces qualités dans un monde aussi compétitif — sont devenues importantes pour tout le monde. C’est un homme très intéressant à observer, il n’a pas l’habitude de trop en dire sur lui-même. Tu sais c’est compliqué d’être scruté par le public pendant des années et de ne pas vraiment pouvoir laisser filtrer trop de choses sur toi. C’est d’ailleurs une des autres choses que je respecte parce que c’est loin d’être facile à faire. Je crois que ses caractéristiques individuelles en tant que manager sont remarquables. Il a un amour authentique pour le football pratiqué de la bonne façon (“playing football the right way”), c’est son obsession mais parfois il faut être pragmatique et ça, ce n’est pas vraiment son truc (rires) ! Arsène est un homme complexe et son management l’est aussi, plus que les gens ne le croient. Il y a cette idée répandue selon laquelle il ne fait jamais de tactique… Allez, soyons sérieux, tu ne restes pas 21 ans dans un club si tu ne travailles jamais sur le plan tactique… C’est un gars intelligent. Quand il ne parle pas de choses habituelles, tu réalises à quel point il s’intéresse à la vie, aux gens et à tout un tas de sujets plus importants que le football. Il est aussi très drôle, même si ça ne se voit pas trop à la télé. Il a un humour fantastique. Je crois que les gens pensent connaître Arsène mais se trompent souvent…

GFR : On voit maintenant que le club a commencé à faire plusieurs changements avec les arrivées de Sven Mislintat (qui vient de prendre la tête de la cellule de recrutement après avoir dirigé celle de Dortmund) ou Raul Sanllehi (ancien directeur du football du FC Barcelone qui viendra prendre la succession de Dick Law, négociateur d’Arsenal sur les transferts parti en septembre dernier). Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça ressemble pas mal à un passage de témoin pour Wenger non ?

Amy Lawrence : Je ne suis pas dans la confidence. Mais pour remettre un peu de contexte, quand Arsène Wenger est arrivé en tant que manager d’Arsenal, il y avait 60 ou 70 personnes dans le staff du club. Maintenant c’est plus de 700. Arsenal est devenu un géant comparé à ce qu’il était. L’environnement est complètement différent. Il y a eu des périodes au cours de ces dernières années où il y a eu cette tentative de modernisation et de changement, conduite par Ivan Gazidis, et Arsène a toujours été désireux de préserver les choses qu’il considère comme cruciales. Donc ça a été difficile à plusieurs égards. Parfois quand tu modernises cela peut arriver très rapidement et, dans un sens, ce qui s’est passé après l’arrivée d’Arsène comparé au vieil Arsenal des années 1980 — début 1990 en est le témoignage. Il a transformé le club avec ses idées, sa philosophie et des méthodes de travail inconnues jusqu’alors. Il a amené avec lui des gens et des joueurs qui l’ont aidé. Maintenant c’est difficile pour lui de porter un changement aussi rapide alors qu’il est encore en poste. C’est normal d’avoir besoin de modernisation après plus de 20 ans mais c’est un peu plus douloureux, compliqué et lent. Peut-être que ça arrivera si et quand Arsène ne sera plus manager mais on n’en sait rien ! Parce qu’on ne sait pas s’il restera et aura encore une influence importante ou si ce sera un break complet, si ce sera bientôt ou non… Tant que c’est encore incertain, c’est “slowly slowly”. Cependant je pense qu’il était temps dans le sens où le club était un peu obsolète, pas seulement sur le terrain mais aussi en dehors. Temps d’essayer des choses nouvelles, d’apporter des idées neuves, de nouvelles personnes, de leur donner la confiance nécessaire pour faire des ajustements qui vont aider le club. Ces deux arrivées que tu as cité semblent être une bonne chose. Ça va être intéressant de voir la relation entre eux et Arsène. Si elle est positive, tout le monde sait que ça va revitaliser le club et Arsène pourrait vouloir rester à la fin de son contrat. Si ce n’est pas le cas, si la saison prochaine est sa dernière, alors c’est le moment de passer la main. C’est une préoccupation qu’on a tous depuis les deux derniers renouvellements de contrats d’Arsène. Qui va choisir le prochain manager ? Qui parmi le Board ? Kroenke ? Il ne le fera pas. Qui est bien connecté et comprend assez le football pour prendre cette décision ? Ivan Gazidis ? Qui d’autre ? Je pense que quoi qu’il en soit c’est une étape positive, avec ou sans Arsène. Le club rafraîchit l’expertise footballistique, peut parler à d’autres personnes, d’autres clubs, d’autres joueurs, d’autres agents. Au final, Arsenal sera plus respecté de l’extérieur pour la qualité des connaissances dont il dispose.

GFR : Est-ce qu’il y a un joueur qui, plus que les autres, reste dans ton esprit ? De l’effectif actuel ou des saisons précédentes…

Amy Lawrence : C’est une question un peu folle (rires) ! Cette période dans les premières années de Wenger, il y avait tellement de joueurs spectaculaires… Je déteste choisir un joueur plus qu’un autre mais je dois dire que je n’ai jamais vu quelqu’un comme Patrick Vieira. Jamais avant et jamais depuis. J’aime la façon dont laquelle il s’est acclimaté au foot anglais et a complètement changé ce qu’on pensait être possible pour un joueur dans sa position. Il a redéfini ce que veut dire “milieu de terrain moderne”. Il a réussi à combler parfaitement le fossé entre toutes les choses incroyables à propos de la technique des joueurs étrangers et l’esprit britannique à l’ancienne, l’impact physique qui est utilisé dans le Royaume. Le fait qu’une personne incarne tout ça à la fois… Et en plus un gars sympa ! Évidemment je pourrais parler de Dennis Bergkamp, de Thierry Henry, Tony Adams etc. Je pourrais parler de Ian Wright, et il y a peu de joueurs que j’aime autant que Ian Wright parce que tu ne vois pas des gars comme ça très souvent. Ses émotions quand il jouait… Il était désespéré de gagner et aimait chaque seconde passée sur le terrain, ça se voyait. Oui, je dirais que Ian Wright et Pat Vieira se sont vraiment distingués pour moi.

Le trophée de champion de Premier League pour la saison 2003–2004, le dernier du club, est exposé au musée des Gunners (Clément Pons).

Propos recueillis par Clément Pons.

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