Travail et passion selon Unai Emery – Interview exclusive de Romain Molina

Puisque ça faisait longtemps que l’on ne vous avait pas gâtés, on revient avec une nouvelle interview exclusive. Et à l’heure où la direction d’Arsenal est questionnée, cerner Unai Emery encore davantage est utile. Détails avec Romain Molina. 

L’auteur de ‘Unai Emery, El Maestro’ nous a fait l’honneur de répondre à nos questions. Et si vous ne connaissiez pas suffisamment Emery, ce sera chose faite après cette interview. Enjoy!

GFR: Avec le livre « Unai Emery – El Maestro » et les vidéos que tu as consacrées à Emery, on sent que c’est un entraîneur qui t’intéresse particulièrement. Peux-tu nous expliquer ce qui te plaît chez lui ?

Romain Molina [R.M.]: « Pas particulièrement. C’est Bertrand Pirel, mon éditeur « historique » à Hugo Sports, qui m’avait proposé le projet, et j’avais pas mal hésité. Ce qui m’a vraiment motivé, ce n’était pas de parler d’Unai, mais de pouvoir utiliser sa carrière afin d’aborder la vie dans les divisions inférieures espagnoles et notamment en Andalousie ou à Lorca ; son premier club qu’il a entraîné, situé dans le sud du pays aussi.
Après, il est comme chaque entraîneur et chaque être humain en général, avec ses qualités et défauts. Mais il a toujours été lui-même. Il ne joue pas de personnage, et ne fait pas de business non plus, ce qui est très rare aujourd’hui. Je ne suis personne, mais s’il a le respect d’autant de grands joueurs et de grands coachs, c’est qu’il ne doit pas être la dernière des pipes. »

Peux-tu nous raconter une nouvelle fois l’histoire du passage très rapide d’Emery du statut de joueur à celui d’entraîneur ?

[R.M.]: « Il était alors en Segunda B (D3 espagnole), à Lorca, avec un genou en vrac et un temps de jeu limité. L’équipe ne réussissait pas trop, et les dirigeants se demandaient s’il ne fallait pas un changement. C’est le directeur sportif, Pedro Reverte, qui a soumis l’idée à son président de tenter le pari d’Unai, qui était encore joueur. Le président n’était pas spécialement emballé au début, mais Reverte l’a convaincu, ainsi qu’Unai, qui analysait les matchs en tribunes lorsqu’il était blessé et, selon les dires des divers protagonistes de l’époque, bluffait tout le monde. Suite à la trêve de Noël, il récupérait donc l’équipe directement, arrêtant sa carrière de joueur et débutant sa nouvelle vie, et emmenant Lorca en play-offs, puis en deuxième divisions, le tout en quelques mois et sans nouvelles recrues. C’est peut-être l’un de ses plus grands accomplissements d’ailleurs. »

As-tu eu l’occasion de parler à Emery depuis son arrivée à Arsenal ? Est-il satisfait de l’effectif qu’il a à sa disposition ? A-t-il été consulté pour les arrivées cet été et en est-il satisfait ?

[R.M.]: « Oui, je l’ai interviewé de nouveau en début de saison, après la première victoire je crois. C’était pour actualiser le livre vu qu’il allait sortir en version actualisée en Angleterre et en Espagne. Il donne son avis sur le recrutement, parle de certains joueurs, mais il a signé comme « head coach », non comme « manager ». Depuis le début de sa carrière, il a travaillé de concert avec ses directeurs sportifs, et ça ne changera pas, quand bien même cela a été une de ses erreurs au PSG lors de son arrivée ; on lui a imposé des arrivées, et il aurait dû réclamer des hommes en qui il avait confiance. Dans le même temps, son arrivée correspond à un changement de politique sportive initiée déjà il y a un petit moment à Arsenal, mais avec le départ récent de Sven Mislintat, on va bien voir… »

Unai est arrivé avec tout son staff en juin dernier constitué notamment de Juan Carlos Carcedo, Pablo Villanueva, Javi Garcia et Victor Manas. Comment fonctionnent-ils au quotidien ? Unai est-il toujours présent aux entraînements ? Est-ce qu’il délègue beaucoup à Carcedo et Villanueva ?

[R.M.]: « Il est toujours aux entraînements, toujours ! Chaque membre de son staff a un rôle précis et une personnalité différente, ce qui permet de s’adapter aux divers caractères dans un groupe. Un taiseux comme Edinson Cavani par exemple, il avait plus d’affinités avec Julen Masach, le préparateur physique. Pour citer une jolie formule de l’ancien responsable de l’intendance du PSG, le staff d’Unai Emery, c’est un peu l’Agence Tous Risques ! Ils sont tous différents. Prends Pablo Villanueva en dehors des terrains. Il est d’une douceur incroyable, mais quand il arrive à l’entraînement ou en match, c’est Barracuda ou Hulk ; il est transformé ! Il délègue beaucoup que ce soit à Pablo ou Carcedo, notamment sur les tâches défensives et coups de pied arrêtés où ils essayent toujours d’inventer de nouveaux systèmes pour libérer les joueurs. »

L’un des personnages importants aujourd’hui à Arsenal est évidemment Juan Carlos Carcedo. On le sent très proche des joueurs à l’entrainement, on le voit aussi très actif sur son banc pendant les matches. Quel est son rôle exactement et comment se passe la relation entre Carcedo et les joueurs ?

[R.M.]: « Carce’ comme on l’appelle, c’est pas vraiment un adjoint, c’est plus un entraîneur un bis. Ils forment un vrai binôme, démarré à Almeria en deuxième division espagnole il y a plus d’une décennie. Ils s’étaient connus joueurs à Leganes, aussi en D2, et ça avait tout de suite collé ; ils sont aussi malades de foot l’un que l’autre, ça aide. Historiquement Carce’ est davantage dans la partie défensive, dont il revendique l’héritage de certains entraîneurs qu’il a pu connaître, comme Sacchi. Avec les joueurs, il a forcément une plus grande proximité du fait de son statut d’adjoint. En match, tu le verras replacer et donner des consignes aussi. Pas aussi souvent que Unai, mais très régulièrement ; ce qui est rare chez un adjoint. La grande force de Carce’, c’est de dire « merde » à Unai s’il n’est pas d’accord et de toujours argumenter son point de vue. Puis, ils sont amis en dehors du terrain, mais tu dois t’en douter. »

Quelle différence entre Emery et Carcedo dans les relations avec les joueurs ? Dans quelle mesure les deux sont-ils complémentaires dans le management global de l’équipe ?

[R.M.]: « J’ai déjà répondu plus ou moins à cette question, mais après ça dépend des affinités, des caractères… Unai a une certaine force avec les écorchés vifs type Felipe Melo ou Ever Banega ; deux de ses meilleures réussites. Avec Melo, pour le canaliser, il bossait de concret avec le papa, tandis qu’avec Ever [rires]. C’est une longue histoire, une très longue histoire, mais imagine que tu ais une demi-finale d’Europa League et que tu laisses ton adjoint gérer la causerie de mi-temps car tu pars dans ton bureau avec Ever, qui démonte tout ensuite en seconde période. C’est comme ça que marche le binôme Unai/Carce’. »

Victor Manas semble être un élément clé de l’équipe au niveau de la vidéo dont on entend toujours beaucoup parlé au sujet d’Emery. Peux-tu nous expliquer le processus ? Est-ce que Manas sélectionne les parties importantes pour qu’Unai les analyse avec les joueurs concernés par la suite ou Manas intervient-il directement avec les joueurs ?

[R.M.] :« Ils sont plusieurs à analyser et décortiquer les matchs. De mémoire, faudrait que je regarde mes notes, mais pour chaque match à l’extérieur admettons, ils étudient les huit derniers matchs à domicile de l’adversaire. Il y a ensuite une analyse individuelle pour chaque joueur, et bien sûr collective. Unai fait aussi du montage personnellement ; c’est un grand adepte de la vidéo, ce qui a suscité quelques soucis au PSG d’ailleurs. Chaque joueur d’Arsenal dispose d’un montage personnalisé à chaque mach sur son adversaire direct, l’équipe, etc. Pour te donner un exemple au PSG, Cavani avait à chaque match un montage perso sur les diverses sorties du gardien et de la défense selon les centres (premier poteau, second poteau, comment les défenseurs réagissent lors des centres en retrait, etc.). » 

On avait vu l’équipe tenter un pressing tout terrain lors de l’ouverture de la PL contre Manchester City avant de se raviser par la suite et d’être beaucoup plus prudente dans son approche. Est-ce que tu penses que la façon dont l’équipe joue actuellement convient à Emery ? L’équipe a-t-elle vocation à être plus dominatrice dans le jeu à terme selon toi ?

[R.M.] : « Non, il n’est pas ravi, notamment dans la gestion des transitions défensives et du pressing collectif. Problème, entre les blessures, l’absence de recrues (pas de banc de qualité, ce qui est emmerdant quand tu te retrouves avec Bellerin blessé par exemple ; même si AMN a réalisé de bons matchs) et le temps nécessaire à trouver une formation, ça trottine encore. Il y a eu de vrais bons matchs, d’autres très décevants, mais c’est un long chemin, sur le terrain et en dehors du terrain vu ce que doit affronter aujourd’hui Arsenal dans sa structure sportive… Arsenal manque d’équilibre, à tous les niveaux. »

On a pu voir beaucoup de joueurs progresser de manière très concrète depuis l’arrivée d’Unai Emery. On pense notamment à Iwobi, Xhaka ou encore Holding alors qu’ils étaient tous en difficulté l’année dernière. Peux-tu nous partager les secrets de la méthode Emery ?

[R.M.]: « La blessure de Holding, elle est terrible, comme Bellerin, qui affichait un vrai bon niveau. Écoute, c’est simple, je vais te citer une vingtaine ou trentaine de joueurs ayant eu Unai : si t’aimes bosser, tu vas t’éclater, sinon, ça va être complexe. Donc est-ce étonnant de voir Torreira, Iwobi, Lacazette ou Holding plus performants que ce qu’on pouvait espérer ? Je suis juste déçu de l’utilisation de Ramsey, car il est quand même bigrement utile depuis deux ou trois mois. Il a piqué pas mal de joueurs en les mettant sur le banc à un moment de la saison (Aubameyang, Ramsey, Ozil, Lacazette), ce qui montre qu’il n’y a pas de statut ; c’est à double tranchant selon la personnalité des joueurs, et c’est pour ça que la perte de Ramsey sera dure – va trouver mieux niveau mentalité, le mec est à fond même s’il joue dix minutes. »

Sven Mislintat va quitter son poste notamment en raison d’une perte d’influence sur les transferts, en quoi cela est il lié à une implication d’Emery dans le recrutement selon toi ?

[R.M.]: « Ce n’est pas Emery qui avait des soucis avec Mislintat déjà, donc il n’est pas responsable de son départ… »

On évoque l’arrivée de Monchi en tant que directeur technique, en quoi la forte relation entre Emery et Monchi pourrait être une bonne nouvelle pour Arsenal ?

[R.M.]: « Ce serait magnifique, mais il faudra le déloger de la Roma, ce qui n’est pas facile. En prime, Monchi est peut-être l’un des directeurs sportifs les plus connus au monde médiatiquement, ce qui fait qu’à chaque fois qu’un club cherche plus ou moins un DS, son nom revient, donc prudence… »

On entend le coach parler quasiment à chaque semaine de son « process ». Sais-tu à quoi il se réfère exactement ? Est-ce qu’il veut parler de la tactique, de la façon dont il veut voir son équipe jouer, de la montée en régime des joueurs sur le plan individuel ?

[R.M.]: « C’est un peu comme Bielsa avec l’idée du chemin menant à la finalité. Le résultat, la victoire, le triomphe, OK, mais comment tu peux y parvenir ? C’est un peu le « process » qu’il a développé dans son livre « Mentalidad Ganadora ». Et, accessoirement, vu qu’il en dit le moins possible en conférence de presse pour éviter de possibles polémiques, le « process » est répété. »

De la même façon, le mot « travail » revient énormément dans la bouche d’Unai. Est-ce une culture très présente chez lui de toujours être aussi exigent avec ses équipes ?

[R.M.]: « Demande à tous les employés ou joueurs l’ayant connu, c’est l’un des mots qui reviendra le plus [rires]. Travail et passion en théorie, car il est vraiment habité par le football. Ses joueurs à Almeria l’ont surnommé « el enfermo de futbol », donc littéralement un « malade » de football, ce n’est pas pour rien. »

On évoquait la nouvelle structure d’Arsenal, plus continentale aujourd’hui, peut-on faire un parallèle avec celle du PSG, malgré une présidence bien différente. Quelle différence au niveau structurel et décisionnel entre les deux clubs ? Peut-on considérer son passage à Paris comme un échec ? Qu’est-ce que serait une bonne saison pour Emery à Arsenal ?

[R.M.]: « Non, ce n’est pas comparable. Le PSG a un actionnariat complètement différent d’Arsenal, ainsi que des ambitions plus bien importantes. Arsenal… Est-ce qu’on sait quel est le véritable projet ? Se qualifier pour la Ligue des Champions avec un effectif discount en misant sur la providence et le raté des autres grosses équipes ? Je crois que c’est la seule équipe de Premier League avec une ambition inversement proportionnelle à ses actes ; for god’s sake, quand tu recrutes Lichtsteiner, c’est pour ne pas descendre en Championship, et je suis méchant avec les latéraux de Burnley encore. T’as pas de banc, t’as une grille salariale totalement déséquilibrée… C’est un vrai bordel de l’extérieur. Honnêtement, on peut féliciter tout le club pour les signatures de Torreira ou Guendouzi, mais il faut vraiment se poser des questions sur l’exigence des dirigeants depuis quelques années quand je vois les noms composant l’effectif. De fait, on en revient à la question principale : quel est le projet ? En plus de ça, il y a les départs d’Ivan Gazidis et Sven Mislintat, donc c’est un véritable chantier. Point positif : il y a des bases incroyables pour faire évoluer le club, donc ça peut être positif, mais je crois que les fans en ont marre des « blabla » et veulent du concret ; si Arsenal veut évoluer, ça viendra d’abord de tout en haut, les joueurs, le staff et les fans ont beau faire ce qu’ils peuvent, il manquera toujours quelque chose si le board reste aussi passif.
A Paris, c’est différent. T’as tout pour bien faire, mais c’est un capharnaüm sans nom où personne ne sait réellement qui fait quoi. Pour te donner un exemple concret, même le traducteur de Tuchel a des soucis cette saison ; on ne le prévient pas à l’avance parfois pour les dates où il doit venir, etc. Tu te demandes qui fait quoi dans ce club, de la formation au recrutement. Pour tout le reste, ils sont incroyables, mais tout ce qui concerne la gestion sportive, je préfère encore me taire. Enfin, c’est ce qu’a résumé Tuchel avec le sourire : « On en rigole mais c’est à pleurer. » Mais bon, dès que tu parles du PSG, ça engendre des réactions disproportionnées ; tu reçois même des menaces de mort de mecs te disant que 2Pac serait encore en vie. C’est vraiment chiant, mais c’est un autre débat.
Pour terminer la réponse, disons que c’est totalement différent, et sur le passage d’Unai à Paris, ça n’ a pas été excellent, ça n’a pas été horrible, ça a été correct, sans plus. Il n’a pas réussi à sublimer l’équipe sur la durée. Je pense que Tuchel est plus adapté à la mentalité du club et de l’effectif, et, à l’inverse, que Unai s’insère très bien avec ce qu’est Arsenal aujourd’hui ; beaucoup de managers veulent tout révolutionner en arrivant, et ça aurait été la pire chose à faire ici -il y a une histoire à respecter, en essayant de l’améliorer, évidemment, mais tu ne pouvais pas venir à Arsenal et tout détruire et faire comme un certain manager portugais. » 

Dans ton livre « Galère Football Club », tu évoques de manière très intéressante les destins sinueux, parfois chaotiques, de nombreux joueurs de football. Peux-tu nous raconter un épisode délicat de la carrière du Emery joueur ou du Emery entraîneur ? 

[R.M.]: « Quand tu n’as plus aucun latéral droit hormis Lichtsteiner et que tu dois aller à l’Etihad, ça compte comme galère ? Plus sérieusement, quand il a obtenu la montée (historique) avec Lorca, ils avaient un budget tellement petit qu’ils ont dû passer l’été à fouiller, scruter et utilier de je ne sais combien de subterfuges pour obtenir des recrues ; c’était un vrai sport. Sinon, à Almeria, après le recrutement de Felipe Melo (plus gros montant de l’histoire du club à l’époque), le Brésilien s’est battu dès son premier match amical contre Malaga. Le président d’Almeria descend dans le vestiaire et s’énerve : « Pourquoi vous m’avez fait recruter ce joueur ? Il est fou ! » Unai et Alberto Benito, le directeur sportif de l’époque, lui répondent : « Justement, on l’a recruté parce qu’il était fou. Parce que s’il ne l’était pas, il aurait été trop cher pour nous ! » Et Unai a travaillé comme je te le disais avec le papa du joueur pour contrôler la folie de Felipe, qui a réalisé une superbe saison et obtenu un transfert à la Fiorentina. »

Dernière question au sujet d’Unai. Selon toi, sur quel terme Emery s’est-il engagé dans ce projet avec Arsenal ? Penses-tu qu’Unai aura le temps de mener un projet qui pourrait connaitre son apogée d’ici 2 ans ? 

[R.M.]: « Ce n’est pas Unai ou les joueurs qui seront maîtres de ce projet, mais le board. Et vu le chemin pris par Arsenal depuis un moment, on en revient à la question que je posais : c’est quoi le véritable projet ? Je peux dire aussi que je veux grimper l’Everest, mais si je ne me prépare pas en adéquation, ce sera seulement un effet d’annonce. »

Une nouvelle fois, un grand merci à Romain Molina d’avoir pris le temps de répondre à nos questions. Vous pouvez toujours trouver son livre « Unai Emery, El Maestro » ainsi que son dernier « La Mano Negra » dans toutes les bonnes librairies. 

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